jeudi 7 janvier 2016 | By: Dorian Lake

Faut-il Tuer ses Héros ?

Que ce soit dans les romans, les films, les séries TV, ou même les parties de jeu de rôle, il existe une règle tacite qui stipule que les héros ne meurent pas. Comme toute règle, elle est parfois transgressée et les exemples sont pléthore, mais dans la majorité des cas elle est appliquée, hors genres spécifiques (l’horreur par exemple).

Je parlerais surtout de lecture/écriture, mais ce qui est dit ci-dessous est valable pour toute forme de récit, à mon avis.

NB: on ne parlera ici que des personnages importants pour le récit. Exit donc le love interest qui meurt pour motiver le héros. 

Pourquoi tuer ses personnages principaux ?

Lorsque l’on débute la lecture d’un roman, on sait que l’on va suivre un ou des personnages principaux à travers leurs épreuves. Dans la quasi-totalité des cas, la structure du récit sera la même : mise en situation, péripéties et climax. Les personnages vont traverser ces épreuves et vraisemblablement s’en sortir.

Souvent, particulièrement devant une série TV, lorsque je sais que les acteurs ont signé pour 18 saisons, je ne ressens pas d’inquiétude. Et à 99% des cas, j’ai raison. Même un héros attaché dans une cave sombre avec un tueur en série prêt à le découper, je sais qu’il s’en sortira, par lui-même, par ses amis ou par un lâche deus ex machina. C’est un petit peu moins vrai dans les livres et films, encore que.

Cet état de fait tue la surprise et tue la tension, ce qui est triste lorsque le récit fait tout son possible pour créer du suspense. Bien-sûr, les enjeux compensent l’absence de risque sur la personne du héros, mais rarement suffisamment.
On sait tous qu'il va s'en sortir...
Alors quand dans un récit le pacte de survie du héros est brisé, la tension revient car à présent tout peut arriver. Si on sait que le tueur en série a déjà tué l’héroïne à l’épisode précédent, ce n’est pas la même tension que s’il a toujours tué des personnages secondaires. La mortalité des héros devient alors un moteur de l’intrigue et les lecteurs/spectateurs se demanderont toujours si quelque chose de tragique ne va pas arriver.

Au-delà de la tension, tuer un personnage auquel le lecteur s’est attaché est un bon moyen pour créer du pathos et de l’émotion. C’est quelque chose qui est évidemment plus facile à faire dans un roman stand-alone que dans une série de livres et cela doit servir l’intrigue avant tout, mais la mort peut rendre un personnage inoubliable (Aerith je dis ton nom !). Regardez toutes les tragédies, qu’elles soient grecques ou shakespeariennes : les personnages meurent et pourtant leur aura n’en brille que plus fort.

Dernier point, cela ajoute de la crédibilité à l’histoire. Les héros meurent aussi, notamment dans l’Histoire avec un grand H. Ne pas avoir de héros immortels peut leur donner une touche supplémentaire d’humanité et de réalisme, ce qui ne saurait nuire à votre récit.

Pourquoi ne pas tuer ses personnages principaux ?

Premier cas, vous écrivez une série de bouquins. Il devient alors évidemment très compliqué de tuer vos protagonistes principaux, car sur leurs épaules reposent les livres futurs, que ce soit en machin-logies ou pour des livres indépendants mais avec les mêmes personnages. Pour tout avouer, c’est exactement mon cas. Les personnages principaux que je crée reviendront très certainement dans d’autres tomes et ce serait assez stupide de ma part de les tuer alors qu’ils seront plus utiles vivants.

Si la mort potentiel peut apporter de la tension, ce n’est pas la seule solution. La peur de voir le héros perdre ce qu’il a de plus cher sans que ce soit nécessairement sa vie peut apporter beaucoup et le rendre vulnérable. On dit souvent qu’il y a pire que la mort et c’est sûrement vrai. Ce qui arrive à Bran Stark ou à Jaime Lannister dans Game of Thrones est bien plus terrible que pourrait être leur mort, par exemple. L’avantage d’avoir un personnage à qui il arrive une tragédie qui ne le tue pas, c’est que le personnage est encore là pour apporter au récit, ce qu’il aurait du mal à faire s’il était décédé.
Oui Barbara Gordon survit, mais Batgirl c'est fini
C’est un point important en jeu de rôle. Quand vous tuez un personnage en jeu de rôle, vous condamnez le joueur à jeter celui qu’il a créé et développé pendant parfois des dizaines de parties et il doit retrouver un concept et repartir de zéro. Je préfère en général trouver une solution non mortelle, qui saura relancer le récit et le suspense mais sans créer cette déception.

En conclusion ?

Je n’ai rien contre tuer des personnages principaux, même avant la fin et j’aime souvent les récits qui osent le faire. C’est un choix difficile et qui a du mérite. Ce n’est cependant pas le seul moyen de créer du suspense et de la crédibilité et son seul défaut reste qu’une fois le personnage mort, il n’apportera plus ou en tout cas moins au récit.

13 commentaires:

Freef a dit…

Je préfère effectivement un héros à moitié cassé (Glotka dans la première loi, ô mon dieu ce personnage !), c'est bien plus intéressant, comme tu le dis bien, qu'un héros mort. D'autant qu'en tant que "vieille lectrice", je n'ai pas du tout l'habitude que mes héros meurent, pas tous et à la chaîne, en fait... Même si je m'habitue, j'ai quand même du mal quand c'est "trop". Donc, G.R.R. Martin m'énerve. Mdr !

Dorian Lake a dit…

C'est vrai que Glotka me plaisait beaucoup comme personnage. Je pourrais citer Berserk aussi, dans le même genre, ou l'un des personnages principaux finit dans des conditions horribles, mais reste présent dans l'intrigue par la suite.

Aurélie Daveine a dit…

L'effet de surprise réside aussi dans le fait de ne pas avoir de règle systématique sur le sujet. Comme pour le happy end. Dans mes romans, parfois ils meurent, parfois non. Mais certes, difficile de le faire avant la fin! A moins d'avoir plusieurs héros pour le support de l'histoire :)

Crazy a dit…

Les morts ne gagnent pas d'XP ^^
=> je te rejoins, c'est souvent plus intéressant de mutiler (mentalement ou physiquement) un personnage que de le tuer.

Dorian Lake a dit…

En effet, une règle systématique n'a pas beaucoup d'intérêt. Même chez Martin, on ne verrait pas mourir certains personnages.

elena Guimard a dit…

La mort d'un personnage doit amener selon moi un rebondissement dans l'histoire. Mais en règle générale je n'aime pas faire mourir mes perso, sauf si celui-ci le mérite lol

Ghaan écrivain indie a dit…

Intéressant ton parallèle avec le jeu de rôle et le joueur qui a développé un personnage pendant des heures. C'est un peu le même effet avec un lecteur et la relation qu'il construit avec un personnage. C'est une frustration terrible de voir mourir un personnage. Je déteste, mais déteste ça en tant que lecteur mais aussi, il m'arrive de pleurer. Et ça, c'est fort.
Perso, parfois je tue, parfois pas. Mais si, à un moment, la loi des événements m'amène à tuer un personnage, je ne tirerais aucune ficelle pour empêcher son destin de se produire. Idem, je ne ferais pas sortir un méchant de nulle part pour tuer le meilleur amis du héros, juste parce que ça meurtrira le héros et engendrera de l'empathie dans le cœur du lecteur. Il faut que ça sonne vrai. Parfois les personnages meurent, à cause d'une erreur, d'un manque de force, d'un mauvais concours de circonstance. Ce sentiment d'inéluctable, cet acte qui ne peut être annulé, ce passé que rien ne changera, c'est ce qu'on ressent dans la vie face à la mort. Le réalisme d'une mort nous renvoie à nos propres deuils et abaisse nos défenses rationnelles contre l'émotion suscitée par l'histoire.
C'est pourquoi on a parfois tendance à vouloir tuer. C'est même dans une méthode hollywoodienne : l'ordéal où les personnages passent par une quasi mort pour en ressortir grandi (toujours pile au milieu de l'histoire ;) Le lecteur a vu mille films qui obéissent à ce schéma, du coup, il n'y croit pas. Et moi, ça me gonfle viscéralement.
Quant au deus ex machina pour sauver un personnage in extremis... berk! je suis d'accord avec toi, mais tout écrivain le sera ;) C'est la volonté du héros qui compte. Comme dirais pixar: les coincidences pour mettre un héros dans la galère, c'est grandiose, pour les en sortir, c'est tricher.
Tiens, juste en passant, penses-tu que Martin écrit au feeling comme stephen king ou sur plan? Vu sa façon d'avoir des grands effets avec des petites causes, j'aurais tendance à dire qu'il ne suit pas de plan préconçu. Il se contente de connaître ses personnages sur le bout des doigts.

Ghaan écrivain indie a dit…

juste un autre comm pour m'excuser de la longueur du premier, j'ai pas fait gaffe.
et +1 pour berserk !!

Dorian Lake a dit…

@Elena: des fois c'est aussi intéressant d'avoir un personnage qui ne mérite pas de mourir mais qui meurt quand même. C'est à utiliser avec parcimonie, mais comme le dit Ghaan, c'est réaliste et l'inéluctable a un côté tragique (c'est d'ailleurs quasiment synonyme).

@Ghaan: Martin n'écrit pas sur plan, de ce que j'en ai compris. C'est sûrement pour cela que son récit est aussi organique et imprévisible, à mon humble avis.

Et oui, la mort est une grande source d'émotions, mais avec laquelle on ne doit pas tricher. Si on le fait, il faut l'assumer pleinement, voire même en souffrir en tant qu'écrivain.

C'est arrivé dans une de mes parties de jeu de rôle: il y avait un personnage avec qui une joueuse était en train de nouer une relation vraiment intéressante et qui en arrivait à trahir son maître pour la personnage (c'était initialement une "vilaine"). C'était un de mes ennemis préférés, que j'avais développé pendant des mois de jeu.

Quand elle est morte (tué par son maître, donc), ça m'a coûté, ça a coûté aux personnages et à la joueuse. Et du coup, ça a marché, parce que personne ne voulait la voir mourir.

Du coup, deux ans après, c'est toujours le moment nostalgique de la campagne. Je n'ai encore jamais fait ça par écrit (j'ai des héros qui sont morts, mais pas forcément avec la même émotion), mais si ce n'est pas dur à faire, ça n'a peut-être pas d'intérêt.

Lucille Rybacki a dit…

Je pense que tout dépend de la qualité du livre. C'est bête, mais l'intérêt réside dans les liens qu'à créer le lecteur avec les personnages principaux. Exemple, la saga Divergente (pour ceux qui ne l'auraient pas lu, ne pas lire la suite !), l'auteure tue son personnage principale à la fin, quand tout s'achève, que la "partie" est finie.

Hélas, j'ai trouvé cette fin inadéquate. Pour une raison inconnue, cette saga ne pouvait pas, à mes yeux, se terminait comme ça car les personnages ne sont pas assez travaillés. Et que tuer son héros à la fin, c'est à faire que dans le cas où cela le rendra immortel dans les mémoires. Et ça, c'est dur d'en créer un comme ça, de personnage.

Après, cela peut laisser la place à un autre personnage secondaire qui, peut-être parce que l'auteur a réalisé qu'il l'apprécie plus désormais que son personnage premier, veut le faire passer au premier plan.

Bref, tuer son personnage principal est un pari risqué pour moi, c'est un peu quitte ou double ! :P

Angélique a dit…

Alors je vais spoilier mon livre don chut chut!! mais je tue le personnage que je préfére de toute la saga. Elle offre sa vie afin de permettre aux autres personnages d'évoluer, une sorte de cadeau divin.

J'aime beaucoup les personnages meurtris, avec des aspérités. Du coup si c'est une série, un accident ou une attaque ne me dérange pas au contraire :)

Dorian Lake a dit…

@Lucille: Tuer son personnage parce que ça fait "in", je ne pense pas non plus que ce soit viable. Et du coup tu touches un point, tuer un personnage dont on se fiche, ça n'a de toute façon pas beaucoup d'impact. Il faut que le lien avec le personnage soit fort et si on arrive déjà à faire ce lien, peut-être qu'on a plus besoin de le tuer...

Mais ça peut aussi marcher. Si Roméo et Juliette ne mourraient pas à la fin, on perdrait beaucoup, n'est-ce pas?

@Angélique: Le sacrifice est un thème fort. C'est difficile de l'amener convenablement je pense, mais ça peut avoir de l'intérêt. Et si on apprécie vraiment le personnage, ça marche d'autant plus.

Anonyme a dit…

Salut. Je me suis beaucoup posé cette question aussi, et je ne comprends toujours pas. Par contre, l’idée ne me déplaît pas, car autrement, on ne les appellerait pas des héros, LOL…

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