lundi 20 mars 2017 | By: Dorian Lake

Le Conflit et l'Enjeu: piliers de la narration.

Beaucoup d’ingrédients entrent dans l’alchimie d’un récit, et leur dosage fait réussir, ou échouer, celui-ci. Ce n’est jamais tout à fait le même d’une œuvre à l’autre, et c’est peut-être là que réside toute la difficulté.

Mais, si les aspects d’un récit ne sont jamais identiques (ou alors seulement dans les lassants reboots et remakes hollywoodiens, que nous ne prendrons pas comme modèle), il y a tout de même des bases, simples à comprendre et difficiles à maîtriser, qui peuvent aider à immerger le lecteur ou le spectateur.

Et ça tombe bien, ses règles sont au nombre de deux ! C’est-à-dire que si vous maîtrisez ces deux bases (ah ah bon courage !), vos textes seront bien meilleurs. Ou ils seront lisibles, car sans ses bases, difficile d’accrocher, en fait.

Allez, plongeons dans le vif su sujet.


I Comment ennuyer son lecteur :

Harry avance dans le couloir, un pas après l’autre. Les portes défilent sur sa gauche et sur sa droite, jusqu’à ce qu’enfin il parvienne à l’ascenseur. Il appuie sur le bouton, et attend une petite minute, avant d’entrer et de descendre au rez-de-chaussée.

Oubliez le style, ou le registre, ce n’est pas la question. Que se passe-t-il dans cette petite scène ? Absolument rien. Harry marche dans un couloir, avec une petite description, et descend. En l’état, si ça apparaissait dans un roman, on aurait pu la zapper.

On a fatigué Obama avec nos conn****s
Cela aurait pu nous servir à décrire les lieux s’ils méritaient qu’on y apporte une attention particulière, mais ce n’est pas vraiment le cas ici.

Bon, c’est un petit paragraphe, mais certains livres se passent aussi de cette façon. Le protagoniste avance dans l’intrigue, on ne sait pas trop pourquoi. Il agit, mais n’éprouve pas de difficulté particulière, ni de choix : il passe les portes (les choix) et n’en ouvre aucune. Quel est l'intérêt ?

En tant qu’auteur, je me suis ennuyé à écrire ces trois lignes, et ça se sent.

II Le conflit

Voilà, j’ai glissé le mot « difficulté » plus haut, et on arrive à l’un de ces piliers de la narration : le conflit. Le conflit représente toutes les difficultés, externes ou internes, qui ralentiront la route du personnage et feront qu’avancer sera difficile, douloureux.

Ce conflit, on l’a dit, peut être externe : un ennemi, les lois, la nature, la gravité, une malédiction, bref, cochez la case qui vous convient.

Il peut être interne aussi : culpabilité, regrets, sentiments, honneur, là aussi, cochez. Le conflit interne peut provenir d’une faiblesse, qui handicape le personnage et le force à se dépasser. Du coup je ne mentionnerai pas les faiblesses des personnages dans cet article, sinon ça deviendrait long, mais c’est un formidable outil qui permet d’aider le lecteur à s’identifier, mais surtout de générer du conflit.

Ce conflit permet d’intéresser le lecteur ou le spectateur et de lui faire se poser la question : va-t-il y arriver ? Ou, car on sait que les héros meurent peu, comment va-t-il s’en sortir ?

Reprenons mon exemple :

La main sur la plaie béante, Harry avance dans le couloir, un pas après l’autre. Les portes défilent lentement sur sa gauche et sur sa droite, tandis qu’il s’appuie sur les murs, y laissant des traces rouges. Il manque de défaillir. Sa vision se brouille. « Tu peux le faire » s’encourage-t-il, les dents serrées. Il repart, et, par la force de sa volonté, parvient à l’ascenseur. Il appuie sur le bouton, la main tremblante. Une éternité, ou peut-être juste une minute, puis la grille s’ouvre. Il arrive à presser « RDC » avant de s’écrouler.

Ce n’est pas encore de la grande littérature, mais tout de suite on comprend mieux l’intérêt de la scène, n’est-ce pas ?

Le conflit vous permet cela. Il ne s’agit plus haut que d’une mini scène ou un monsieur marche dans un couloir, alors imaginez l’effet que le conflit peut avoir sur votre récit à l’échelle du roman. C’est pour cela que, souvent, les protagonistes sont du côté des forces le plus défavorisé : les rebelles dans Star Wars, les humains dans Matrix, les Sept Samurai contre une armée, Katniss contre le système, etc. Car quand on est désavantagé, le conflit est plus rude, et l'histoire meilleure.

Tenez, je vais tenter une métaphore : lors d'un match de foot, vous préféreriez regarder un Brésil - Australie, ou un Brésil - Allemagne ?

7 contre 100, voilà qui s'engage mal
Mais, le conflit externe n’est pas nécessaire, car vous avez aussi le conflit interne. Je ne vais pas réécrire le passage, mais si Harry part après avoir tué sa femme, la culpabilité (ou le fait de garder un masque froid) rend l’épreuve du couloir douloureuse, alors que physiquement tout va bien. Idem s’il est addict, ou a même simplement une peine de cœur. Il y a un côté "se vaincre soi-même" qui est passionnant.

Mes références sont plutôt dans l’imaginaire, mais le conflit fonctionne très bien dans tous les genres. Plus que cela, il est nécessaire (le seul bémol que je vois concerne un type de littérature japonaise, où le conflit n’est pas au centre, mais ce n’est probablement pas ce que vous écrivez si vous lisez ce blog).

Ceci dit, le conflit ne suffit pas.

III L’enjeu

Le conflit aide à résoudre la question du « comment ». Il ne dit rien au sujet du « pourquoi », et c’est la raison qui fait que certaines œuvres, malgré beaucoup de conflit, ne décollent pas.

L’enjeu découle des motivations du personnages, conscientes ou non. C’est la carotte en cas de réussite, ou le bâton en cas d’échec, et, en tant que lecteur ou spectateur, ce qui nous fait espérer que le protagoniste réussisse.

Si l’enjeu ne nous satisfait pas ou ne nous convainc pas, la réaction est : "mouais, je m’en fiche qu’il n'y arrive", voire, carrément, parfois, un : "mais tu vas crever oui !" Et même avec du conflit, ça ne passe pas.

Plus haut, vous avez vu Harry en difficulté. L’un des enjeux est implicite : s’il ne se dépêche pas, il va se vider de son sang. Mais si, par exemple, je l’avais juste fait aveugle, oui, il aurait eu du mal à se diriger vers l’ascenseur (conflit), mais on s’en fiche quand même.

Allez, pour l’exercice, on va quand même rajouter un peu d’enjeu pour que son intérêt soit clair :

120 secondes. C’est le temps avant que la bombe n’explose.

La main sur la plaie béante, Harry avance dans le couloir, un pas après l’autre, le plus vite possible. Les portes défilent lentement sur sa gauche et sur sa droite, tandis qu’il s’appuie sur les murs, y laissant des traces rouges. Il manque de défaillir. Sa vision se brouille. « Tu peux le faire » s’encourage-t-il, les dents serrées. Combien de temps reste-t-il ? Il perd toute notion. Il repart, et, par la force de sa volonté, parvient à l’ascenseur. Il appuie frénétiquement sur le bouton, la main tremblante. « Allez… Allez… » Sa montre est cassée, il ne voit pas le compte. Puis la grille s’ouvre. Il arrive à presser « RDC » avant de s’écrouler, tandis que la conflagration lui perce les tympans.

Voilà, encore une fois, pardonnez le style. Mais je pense que malgré leur qualité discutable, chaque extrait améliore le précédent de manière drastique. C’est peut-être toujours écrit à la va-vite, mais la blessure, puis le tic-tac, apportent de la pression à l’ensemble et font oublier qu’il s’agit uniquement de mots sur le papier.


À noter que l’enjeu doit être connu du lecteur. Si le personnage craint que la bombe n’explose, mais que le lecteur n’en a aucune idée et qu’il le découvre au moment où ça fait boom, c’est raté. Oui vous l’avez surpris, mais entre-temps, vous l’avez ennuyé et il y a des chances qu’il n’aille pas jusqu’à la résolution de votre enjeu.

Je ne dis pas que tous les enjeux doivent être connus dès le début, mais qu’il en y en ait suffisamment pour que la lecture se poursuive et qu’il veuille en connaître la résolution. Si d’autres enjeux viennent par la suite, tant mieux.

IV L’Ironie Dramatique

Je viens de dire que l’enjeu devait être connu du lecteur. Et c’est vrai. Mais il n’a pas forcément besoin d’être connu par le protagoniste. On appelle cela de l’Ironie Dramatique, et ça désigne le fait de cacher un élément du récit à un ou plusieurs personnages, mais de le dévoiler au lecteur.

Cet outil est très puissant (surtout en films, pour une question de narrateurs) et peut même se substituer au conflit pour mettre la pression.


Un des maîtres de l'Ironie Dramatique


On va donner un exemple : Dans le chapitre précédent, on a suivi un autre personnage, Nina Williams, qui a posé une bombe dans l’un des appartements. Puis elle est partie, la Nina. Et là, on retrouve notre Harry :

Harry avance dans le couloir, un pas après l’autre. Les portes défilent sur sa gauche et sur sa droite. Soudain, il réalise que son lacet est défait. Il pose sa valise, se baisse, et réajuste le lacet, avant de se relever. Il parvient à l’ascenseur en quelques pas supplémentaires. Il appuie sur le bouton, et attend une petite minute, avant que la grille ne s’ouvre. Hélas, la cabine est pleine, une famille complète. La mère de famille fait signe à sa petite de reculer, mais Harry lui dit :
— Non, ne vous en faîtes pas, j’ai tout mon temps.
— Si si, on vous a fait une petite place.
— Vous êtes sûre ?
Puisqu’elle insiste, il se décide et entre. La porte refuse de se fermer, et il doit se tasser, offrant un mot d’excuse à l’enfant qu’il écrase. Il sourit à la mère, un peu gêné, et enfin l’ascenseur se ferme, avant d’entamer sa descente. Tout à coup…

Mes excuses encore pour la qualité. Mais voyez l’effet de cette ironie dramatique. En tant que lecteur vous savez que l’étage va exploser, mais les personnages l’ignorent. Ils prennent leur temps, discutent un peu, alors que vous n’avez qu’une chose en tête, l’explosion imminente. Et en plus il y a des enfants.

Le personnage ne vit aucun conflit là, mais ce n’est pas important, car le lecteur est stressé à sa place et se demande comment, et si, il va s’en sortir. Si vous n’avez qu’un seul narrateur avec un point de vue interne, c’est un peu plus compliqué, mais dès lors que vous en avez plusieurs, ou que vous avez opté pour l’omniscience, vous pouvez y aller gaiement.

Certaines œuvres sont mêmes centrées sur l'Ironie Dramatique. La prélogie Star Wars, par exemple: dès le début vous savez qu'Anakin va devenir Vader, mais les personnages l'ignorent. Idem dans Titanic, je ne vous apprends rien si je vous dis qu'à la fin, le navire coule, mais les protagonistes n'en ont pas la moindre idée. Ce sera globalement vrai pour les récits ancrés dans l'histoire, tant que celle-ci est connue du lecteur.

V Conclusion

Voilà, nous arrivons au bout de cette mini exploration de l’enjeu et du conflit. Mes exemples sont très locaux, mais j’espère qu’ils traduisent bien l’idée. Vous n’avez qu’à imaginer l’effet sur un roman entier lorsqu’ils sont bien appliqués, et vous avez entre vos mains des outils formidables pour vos récits.

Bien sûr, il ne suffit pas de les connaître, et même quand on en a conscience, tout n’est pas facile à mettre en place, loin de là. Mais c’est un bon début, si vous commencez l’exercice, ou même si vous écrivez déjà souvent. Relire ses scènes ou revoir son intrigue en se posant la question de l’enjeu et du conflit ne peut que vous aider.

Pour aller plus loin, la Dramaturgie d’Yves Lavandier vous parlera de tout cela mille fois mieux que moi. Ce livre est une merveille

samedi 11 mars 2017 | By: Dorian Lake

Logan : hype injustifiée, ou chef d’œuvre du cinéma ?



J’ai choisi d’aborder cet avis sur deux niveaux, qui sont importants pour vraiment se faire un avis sur le film. On peut apprécier Logan sans contexte (que ce soit l’univers des X-Men, ou la vie des acteurs), mais ce qui entoure le film lui donne une force supplémentaire.

J’y suis allé avec un a priori positif, comme ça ne m’arrive pas souvent. Parce que je savais que je ne verrais plus Hugh Jackman dans ce rôle. Peut-être que cela a joué sur mon avis, mais je n’en suis persuadé.

À noter que je ne connais pas les Comics-books, je n’ai vu que les films :


Parlons tout d’abord du premier degré, le plus simple, qui reste loin de la simplicité. Logan vieillit, et vivote en tant que chauffeur pour riches imbéciles. Charles Xavier n’est que l’ombre de lui-même, diminué, incapable de survenir à ses propres besoins. Et tous deux survivent ensemble, tant bien que mal, rongés pas les regrets.

Car dans ce futur, sombre et brutal, tous les efforts qu’ils ont pu mener pour aider les leurs se sont soldés par l’échec et la mort. Ils sont les derniers, et ont gâché leur vie, sans jamais pouvoir sauver leurs êtres chers.

L’ambiance est donnée : ce ne sont plus que les ombres d’eux-mêmes, et attendent presque que la mort les délivre enfin de leurs échecs. Leur relation, le long du film, est aigrie, conflictuelle. Blessante. L’univers du film, déshumanisé à souhait, où les derniers hommes bons se font piétiner, rappelle leur tumulte intérieur. On sent la fin.

Les deux acteurs offrent ainsi un répertoire que l’on n’est pas habitué à voir dans un film de super-héros, et qui tient plus du huis-clos psychologique et de la relation dysfonctionnelle, que du blockbuster. Ils sont poignants, toujours justes. De grands acteurs.

Pour revenir à l’intrigue, le salut de Logan et de Charles tient à l’arrivée de Laura, jouée avec talent par Dafne Keen, une actrice que je ne connaissais pas, et que le film nous propose comme « relève ». Car c’est le cœur du film : les x-men ont échoué. La relation qui se noue entre la jeune fille et Logan est réussie, touchante, parfois cruelle. On s'attache à elle.

Les conflits dans ce film sont intérieurs : l’âge, la déception, le remord. Il y a bien des ennemis, qui nous proposent des scènes de violence jouissive et terrible, mais ils ne font jamais qu’alimenter nos héros. Et cela marche à merveille. Hugh Jackman nous offre une férocité qu’il a développé dans toutes ses interprétations, mais qui atteint ici son apothéose, et la jeune Dafne Keen démontre une fureur prodigieuse, qui rend les affrontements durs et beaux à la fois.

Visuellement c’est un succès.

On pourrait s’arrêter là. Mais, ce que les spectateurs rateront peut-être dans quelques années, se montre plus important encore en interprétant ce film. Car les personnages de Logan et de Charles, sur la fin donc, nous ramènent aux acteurs, qui n’incarneront plus ses personnages à l’avenir. Le film a pour objet de leur offrir une dernière représentation, avant que le rideau ne tombe.

Il y a ainsi une mise en abime magnifique sur la condition humaine à travers la fragilité et les regrets de leurs personnages, quand on sait qu’elle touche aussi les acteurs. Patrick Stewart a 70 ans, et ce qu’il nous montre de son personnage, des affres de la vieillesse, prend tout son sens. Et c’est peut-être ce qui rend les acteurs aussi bons et investis dans leur rôle : le film n’est qu’une métaphore de leurs vies, et, plus généralement, de la vie humaine.

Deux formidables acteurs mettent fin à leur rôle culte, et nous rappellent que tout a une fin. Depuis que je suis adolescent je les vois dans ces rôles, et cette voie de sortie qu’ils empruntent me touche et me ramène à ma propre mortalité. Ce n’est pas rien pour une œuvre cinématographique.

Le film nous rappelle que nous vieillirons, comme nos idoles, et que nous aussi, un jour, passerons la relève à une jeune génération. C’est l’un des fondamental de l’humanité, et je pense qu’il s’agit de l’une des thématiques les plus fortes de l’art. Dans un autre registre, c’est ce qui a fait le succès de Skyfall il y a quelques années, cette prise de conscience que ce que nous tenons pour acquis, ne l’est pas.

Ainsi, le thème du film est profond, humain et tragique. Son traitement, sombre, respectueux, et travaillé.

Cela en fait le meilleur film de super-héros que j’ai pu voir, mais pas seulement : c’est une merveille de cinéma que je prendrai plaisir à revoir.