jeudi 29 octobre 2015 | By: Dorian Lake

La personnage et le genre

[Edit du 01/11/2015. Ghan Imra, une ami auteure, a fait une réponse à cet article sur son blog que je trouve émouvante. Merci à elle et je vous invite à le découvrir en suivant ce lien.]

Sujet casse-gueule aujourd'hui mais que je trouve digne d'intérêt: comment faire avec un personnage qui n'est pas du même sexe que l'auteur(e) ? Question un peu ingrate car quand c'est mal fait, on s'en rend compte mais quand c'est bien fait, personne n'y fait attention. On va donc aller un peu dans le détail et la réflexion de la caractérisation d'un personnage en fonction du genre.

Le genre n’est qu’une facette d’un individu. Imaginez que je définisse Angela Merkel ou Cara Delevigne par la simple phrase : c’est une femme. Il manquerait quelque chose, non ? Et vous ne me contredirez sûrement pas, je l’espère lorsque je dis que ces deux personnalités n’ont que peu à voir l’une avec l’autre : elles n’ont pas le même âge, pas la même nationalité, pas les mêmes compétences, pas la même langue, pas la même sexualité (à priori…), pas le même pouvoir. Et bien c’est pareil pour un personnage : le sexe, cela ne suffit pas à le définir. Ce n’est qu’un détail.

Je vais aller plus loin et vous demander : est-ce que François Hollande a davantage de points communs avec Merkel, ou avec Will Smith ? Est-ce que le limier (The Hound en VO) ressemble plus à Joffrey Baratheon ou à Arya Stark ? Est-ce que Harley Quin a plus de points communs avec le Joker ou avec Batgirl ? Vous voyez où je veux en venir…
http://sullyman.deviantart.com/
(l'image appartient à l'artiste)

Comment écrire un personnage d’un autre sexe ? La vraie question, à mon sens, est comment écrire un personnage intéressant, complexe, avec ses forces et ses faiblesses. Son genre n’interviendra peut-être même pas dans tout cela. Je ne veux pas dire que vous n’en tiendrez pas compte, être un homme ou une femme a des implications dans le monde d’aujourd’hui (et d’hier). C’est quelque chose qui est en train de changer en occident, mais pour peu que vous écriviez de l’historique, cela interviendra à un moment ou l’autre. Malgré tout, ce ne sera pas l’essentiel.

Je vais aborder un autre point qui est un peu lié, à savoir la représentation des orientations sexuelles dans les œuvres, que ce soient des films, des bouquins, des bd etc. Pendant longtemps, vous avez eu comme rôle, par exemple, « le gay ». C’était là un stéréotype gentiment homophobe et, d’une série à l’autre, les acteurs auraient pu être interchangés tant les rôles étaient identiques. Deux mots suffisaient à définir toute la personnalité d’un individu. On a aussi « le trans » dans le genre, c’est le même principe. Si ça peut fonctionner à peu près pour un personnage ultra secondaire dans une série débile, ça ne marchera jamais pour un protagoniste, parce qu’on ne peut réduire un être humain à un seul aspect. C’est un aspect à prendre en compte, bien sûr, mais dans le but d’enrichir la psychologie de votre personnage et non de le limiter. Un trans, pour rester dans mon exemple, aura probablement beaucoup de difficultés à s’intégrer dans notre société moderne, il/elle risque d’être incompris et ses relations amoureuses s’en trouveront sûrement complexifiées. Ce seront des aspects à intégrer lors de l’écriture, mais encore une fois, ce ne sont que des facettes.

Pour en revenir à la question de se mettre dans la peau de l’autre sexe, je vais tenter le difficile exercice de lister les différences qui me viennent à l’esprit entre les deux. Cela n’engage que moi, je ne suis pas un psy et je n’ai pas fait d’études sur la question. Je ne fais qu’écrire des protagonistes des deux sexes.


Il y a une citation de True Detective qui m’a marqué et qui définit, selon moi, la relation homme-femme à un niveau primaire : « L’un des deux sexes peut tuer l’autre à mains nues. » C’est dur, mais c’est vrai. Il y a un rapport de force inconscient entre hommes et femmes, comme une menace sous-jacente. C’est quelque chose dont une femme sera souvent un minimum consciente, à l’inverse d’un homme qui ne le réalisera probablement jamais. Alors bien sûr, ce ne sera pas quelque chose sur lequel insister lourdement (à moins que le récit ne traite de cela), mais s’en rendre compte peut aider à mieux se mettre dans une autre peau.

L’autre grande différence, c’est l’éducation. Je ne suis pas persuadé qu’il y ait de différence intrinsèque entre un homme et une femme, du moins en dehors du système reproductif (un homme n’accouchera pas, c’est vrai). A la rigueur quelques hormones, mais rien de vraiment notable. Par contre, les sociétés et les attentes des parents sont très différentes selon le sexe des enfants. Ainsi, quand vous écrivez un personnage, il convient de regarder selon l’époque et la culture, ce que l’on attend traditionnellement de lui. Cela inclut le genre, mais aussi la classe sociale, l’ethnie, la famille... Votre personnage peut s’y conformer, auquel cas la société risque de le regarder favorablement, ou se rebeller, plus ou moins fortement, avec les conséquences sur le regard des autres. Mais, dans cet exercice d’écriture, voyez cela comme un lien avec la société et non une caractéristique du genre et n’hésitez pas à faire un personnage qui soit insatisfait des attentes qu’on a vis-à-vis de lui. Si vous me suivez, ce sera aussi compliqué, par exemple, d’écrire un bon samurai qu’une bonne geisha, peu importe votre genre. Socialement, culturellement, historiquement, ce sera très éloigné de qui vous êtes et il faudra vous renseigner si vous ne voulez pas faire de la caricature.

Voilà, j’ai fini la liste des différences.
 
Pour conclure, mon seul conseil serait de bien considérer que le genre n’est qu’un aspect de la vie d’un personnage, tout comme sa sexualité. Plus vous définirez un personnage réaliste et complexe, moins cela aura d’importance et à la fin vous ne vous en rendrez même plus compte.



9 commentaires:

Yon a dit…

Ok, j'ai plusieurs choses à dire. C'est assez délicat quand même comme sujet.
Je te cite: "Un trans, pour rester dans mon exemple, aura probablement beaucoup de difficultés à s’intégrer dans notre société moderne, il/elle risque d’être incompris et ses relations amoureuses s’en trouveront sûrement complexifiées."

Pas toujours ? Justement est-ce que le Trans qui a du mal à s'intégrer n'est pas en train de devenir un cliché à part entière ? Attention je ne dis pas qu'il ne faut pas parler des problèmes que rencontrent les trans la plupart du temps, mais tous n'ont pas des problèmes d'intégration. Et tous n'ont pas des problèmes dans leur vie amoureuse.

"« L’un des deux sexes peut tuer l’autre à mains nues. » C’est dur, mais c’est vrai."
Faux. Il n'y a besoin d'aucune force physique et d'aucune arme pour tuer quelqu'un, il suffit juste de savoir où taper. Ceux qui pensent le contraire n'ont jamais fait d'arts martiaux de leur vie et n'ont jamais pris de cours d'anatomie. En revanche la différence de force physique existe, mais il faut pas pousser la mémé dans les orties non plus, on généralise avec ta citation.

"Il y a un rapport de force inconscient entre hommes et femmes, comme une menace sous-jacente."
Pourquoi ?

"Un homme n’accouchera pas, c’est vrai"
Tu parlais des Trans il y a cinq minutes…

Le problème du genre en tant que sujet c'est que déjà les psy et les neurologistes ne sont pas d'accord entre eux pour définir le genre. Je comprends tout à fait ce que tu as essayé de faire mais au niveau de l'écriture je ne suis pas persuadé que l'angle soit le bon. En revanche, des auteurs qui écrivent le genre opposé au leur en n'usant que de stéréotypes, cela existe et c'est pour cela qu'il faut y faire attention.
Bon, j'arrête de chipoter et je retourne bosser moi… XD

Dorian Lake a dit…

Je ne sais pas si le message était aussi clair que je le voulais vu tes commentaires. Ce que tu cites, c'est pour moi l'annexe, le facultatif, l'accessoire. C'est bien d'en avoir conscience ou de se poser la question, mais pas de se focaliser dessus dans un texte. Cela doit enrichir et non définir.

Un individu n'est pas défini par son sexe. C'est là mon avis et comme ça que j'écris, indifféremment, des personnages hommes, femmes ou trans.

(Et c'est vrai que la notion de genre est remise en question et ne fait pas l'unanimité. Je ne prends pas position, c'est juste que je n'ai pas de meilleur mot sous la main. )

Rybacki Lucille a dit…

Article intéressant ! Surtout que j'ai vraiment dû mal à choisir un personnage principal masculin, tout simplement parce que je m'y sens pas à l'aise.

A vrai dire, mon problème est beaucoup plus simple que l'orientation sexuelle, ou la place d'un individu dans une société, c'est juste que je ne SAIS quoi penser à la place d'un homme.

Bien sûr, l'homme et la femme ont des réactions communes assez nombreuses, mais toute la difficulté réside dans la construction d'une personnalité qui ne semblera pas... "mélangée".

Exemple, quand j'ai commencé un roman avec un homme pour personnage principal, les lecteurs (masculins pour certains ) m'ont assez vite fait comprendre que ses réactions n'étaient pas adéquates avec celles d'un homme...

Comme quoi, le sujet de cet article pose énormément de questions, je trouve !

Dorian Lake a dit…

Merci pour ton retour Lucille. Crois-moi, ton sentiment est partagé par beaucoup et c'est exactement pour cela que j'ai écrit cet article, même si je n'ai pas de recette magique.

Ce que je vois de ton commentaire, c'est que tu te poses la question avant l'écriture et tu essayes de te mettre dans la tête d'un homme pour écrire. Je sais que quand j'essaye de me mettre dans la peau d'un personnage consciemment, les mots viennent moins facilement car c'est un effort. Une personnalité est au contraire un ensemble de traits inconscients et subtils. C'est vraiment ce que l'on appelle (ou que moi j'appelle en tout cas) la voix du personnage. Du coup, quand on y pense comme cela, plus on essaye fort moins ça fonctionne.

A côté de cela, je suis sûr que tu as déjà des personnages secondaires masculins. On ne voit peut-être pas leur pensées comme celles d'un protagoniste, mais tu les fais agir et parler, ce qui est la conséquence de la pensée. As-tu aussi du mal à écrire dans ce cadre ?

Un exercice, auquel je pense, serait d'écrire un personnage enfant. Quand on voit comment J.K Rowling écrit Harry Potter, on ne sent jamais cette inadéquation entre l'auteure et le personnage et je pense qu'il y a moins d'écart visible entre une petite fille et un petit garçon. Du coup, pourquoi pas écrire quelques chapitres sur l'enfance (ça n'a pas besoin de figurer dans l'œuvre finale) pour trouver la voix et l'essence du personnage masculin ? C'est juste une idée comme ça.

Voilà, pas sûr que ça aide car il n'y a pas de solution miracle. Sinon il y a la lecture. En ce moment je lis Damnation Game de Clive Barker et il écrit à merveille aussi bien les hommes que les femmes. George Martin fait également de l'excellent travail à ce sujet. Anne Rice aussi.

Gabriel Huguin a dit…

La grande question sur les genres :)

Je suis plutôt de l'avis de Yon.

Je pense par contre qu'on peut s'appuyer sur des clichés et les approfondir en ajoutant de nouvelles facettes. Un cliché, finalement, c'est juste un instantané d'un comportement commun qu'on va répéter durant toute l'histoire. Finalement, comme tu le dis en conclusion, le genre n'est qu'une composante d'un personnage, comme sa sexualité et beaucoup d'autres visages.

Maintenant, je voudrais rappeler un truc que j'ai lu je ne sais plus où.
Sur un blog peut-être ?

Un personnage se construit en grande partie grâce/à cause de son rapport à d'autre. Chaque facette qu'il va mettre en avant va dépendre de la personne ou des personnes qui lui font face. Je pense justement, que plus on multiplie les nuances de réaction, plus on peut créer un personnage complexe. Et l'implication du genre et de l'attirance rentre aussi en compte. Finalement, le regard qu'une femme porte sur un homme, ou qu'un homme porte sur une femme est-il si différent ? Il est différencier comme tu le dis par le moule qui nous a fait et les expériences qui nous ont construite, les rencontres qu'on a (ou pas) multiplié.

(EDIT, j'ai supprimé le comm' parce que j'avais oublié de cocher la petite case : M'Informer ! >.> Donc, le revoici ! )

A. Evans a dit…

Pour avoir quelque expérience pratique sur la question (non, je ne suis pas une serial killeuse!) tuer une femme à main nues est beaucoup plus difficile qu'on ne le croit pour un homme. Simplement, il arrive souvent que les femmes ne se défendent même pas. C'est pour ça que la plupart des tueurs mâles utilisient un instrument: un couteau, la gravité... On est quand même des homo sapiens, même dans le meurtre! Nombre de femmes utilisent le poison ou la gravité (pousser quelqu'un dans l'escalier ou la fenêtre est d'une efficacité banale). Les individus qu'on peut tuer facilement à main nues sont les ENFANTS. Curieusement personne n'y pense en écrivant un texte sur les relations adultes-enfants.
Enfin, comme on le disait sur FB, il y a un facteur d'entrainement. M'est avis qu'une soldate professionnelle aura vite fait de massacrer un employé de bureau adepte du canapé!

Ghaan Ima a dit…

Je partage ton avis sur le travail du personnage. Il y a mille facteurs qui entrent en jeu et le sexe n'en est qu'un. Par contre, c'est un facteur fondamental quoi qu'on en dise. Et ta réplique sur "un homme peut tuer une femme à mains nues" même si elle est extrême correspond bien à ce que j'ai pu ressentir parfois et c'est pour moi une clef des relations homme femme dans certaines situations de tension (loin d'être rares dans un roman).
Bref, ton article m'a fait réagir viscéralement et renvoie à quelque chose de très profond dans mon vécu. J'ai fait une longue réponse sur mon blog si tu veux y faire un tour, n'hésite pas à argumenter ^^

Dorian Lake a dit…

@ Gabriel: Merci pour ton commentaire ! Jouer avec les clichés est délicat je trouve. Il faut non seulement identifier le cliché mais aussi y mettre du second degré qui risquerait de ne pas être compris par tous, car si on tombe malgré soi dedans, c'est raté. Personnellement, les clichés de genre me gênent et je les remarque, c'est donc quelque chose à quoi je serai sensible.

Le bon exemple, à ce sujet, c'est Buffy. Joss Wheadon nous présente une gamine blonde qui répond au stéréotype de la nana un peu conne et superficielle, qui devrait normalement être la victime numéro 1 d'un film d'horreur. Au contraire, à la première agression elle devient l'absolute badass que nous connaissons. Là oui, on joue avec le cliché et on le détourne avec succès. Si elle avait juste aimé le shopping et répondu à côté de la plaque en cours, ç’aurait été nul.

J'aime beaucoup ta notion du rapport à l'autre pour la définition d'une personnalité. D'ailleurs, on pourrait presque dire que la personnalité est multiple et non pas unidimensionnelle. Imaginons un homme gay, qui n'a pas fait son coming out et travaille dans la politique. Comment se comportera-t-il selon qu'il est avec ses parents, ses collègues politiciens, ses amis de clubs underground berlinois et la femme qu'il a pris pour faire bien en société ? Si on le prend à un instant T, on aura pas toute les nuances de qui il est.

Dorian Lake a dit…

@ Alex: Très intéressant cette notion que les femmes ne se défendent même pas. Tu as des sources là-dessus ? Car ça peut rajouter une surcouche sociale à une différence physique qui est très intéressante. Y a-t-il une perception qui influence les fais plus que la biologie ?

Et bien sûr je te rejoins sur la question de l'entraînement. Entrainement qui peut d'ailleurs être comme une réponse à cette question: pourquoi le personnage a-t-il décidé de devenir une commando ?

@ Ghan: Merci pour ton message. J'ai rajouté un lien vers ton article en début de billet et je la trouve enrichissante. Merci d'avoir mis des mots féminins sur ce ressenti et sur cette vulnérabilité, tu en parles d'ailleurs bien mieux que moi.

Ce n'est pas une discussion évidente, mais je suis d'accord que dans un roman elle a toute sa place. C'est un danger qui est déjà perceptible et présent dans la vie moderne en France, un des pays les plus sûrs aujourd'hui. Alors dans un roman ou les tensions sont nombreuses et souvent physiques...

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