Affichage des articles dont le libellé est roman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est roman. Afficher tous les articles
mercredi 21 juin 2017 | By: Morgane Stankiewiez

SGDL et SOFIA : Des aides précieuses pour l'auteur.

Lorsque je me suis lancé dans la quête d’un éditeur, et plus globalement dans le petit monde de la littérature, j’ai eu beaucoup de mal à trouver des informations. Au début, Google était mon ami, mais hélas il ne fonctionne que par mots-clefs, et par algorithme, si bien que l’information qu’il vous donne n’est pas toujours la plus fiable, ni la plus utile. C’est juste la mieux référencée.

Identifier les acteurs de l’édition, les contacts à privilégier, ceux à éviter, comprendre le contrat d’édition, ou encore le statut de l’écrivain et ses droits ne relève pas de la sinécure. Pour moi, tout s’est finalement fait au réseau, à coups d’articles partagés, à fréquenter des forums d’écriture et globalement à communiquer sur Facebook. Bref, à force de grappiller des informations à droite à gauche, j’ai pu comprendre à peu près comment le marché du livre, et de l’imaginaire, fonctionne en France, mais d’une façon bien incomplète, et parfois faussée.

J’ai l’impression que beaucoup d’auteurs se retrouvent dans ce cas-là, et se renseigner sur le métier et les acteurs n’est pas facile. C’est d’ailleurs grâce à cette opacité, cette complexité, que l’on retrouve nombre de charognards qui cherchent à plumer les malheureux qu’ils arriveront à séduire (je suis toujours effaré de voir le nombre de personnes qui ne savent pas ce qu’est un « éditeur » à compte d’auteur).

Voyons donc qui peut vraiment vous informer, que vous découvriez cet univers ou que vous l’arpentiez depuis longtemps.


La Société des Gens De Lettres - SGDL

La SGDL est, pour faire très simple, le syndicat des auteurs. Ils sont là pour informer les auteurs sur leurs droits, les accompagner juridiquement, les former et surtout négocier avec les autres acteurs du livre, comme le syndicat des éditeurs (SNE) ou les législateurs.

Vous pouvez adhérer pour une 50aine d’euros par an, pour profiter de certains services. Je vais tenter de résumer ce qu’ils vous proposent, dans le cadre de l’adhésion, mais aussi gratuitement.

La Formation :

Pendant deux jours, j’ai pu profiter d’une formation proposée à titre gracieux à tout adhérent de la SGDL ou membre de la SOFIA (j’y reviendrai). Cette formation est vitale. Dans le métier d’auteur, l’information n’est pas donnée, je l’ai déjà dit. Il faut aller la chercher. Ainsi, lorsque l’on publie avec un éditeur, c’est souvent sans connaître le métier, les droits, les contrats. Vous avez peu de métiers avec aussi peu de formation. Même pour un job saisonnier, on vous explique comment ça marche dans la société.

Mais l’auteur n’a pas cette chance. Enfin si : il a la SGDL, et ça peut changer beaucoup de choses pour lui. Voici ce que nous avons couvert en deux jours, en sachant qu’une seconde formation complétera tout cela dans quelques mois :

- Le statut social de l’écrivain, comment fonctionne l’AGESSA (sécurité sociale des auteurs), comment se déclarent les droits d’auteur, quelles cotisations sont prélevées sur ces DA, comment fonctionne la retraite, et la retraite complémentaire, ou encore quels sont les possibilités de formation professionnelle.

- Que couvrent les droits d’auteurs ? Comment dénoncer un contrat ? Que faire en cas de faillite d’un éditeur ? Comment ça se passe avec des interlocuteurs dans le poche, ou pour des traductions ?

- Plus pragmatique, comment se passe la relation auteur-éditeur ? Comment ne pas se faire avoir quand l’affectif rentre en compte ? Qu’est-ce qu’un à-valoir ? Quelles clauses refuser (oui, je pense au droit de préférence…) ?

- Et enfin, quelles sont les problématiques des éditeurs ? Comment sélectionnent-ils les manuscrits qu’ils publient ? Qu’est-ce qu’un diffuseur-distributeur (spoiler alert : les chrétiens l’appelaient Satan) ? Comment fonctionnent les libraires ? La promotion ? Qui paye quoi pour un salon ?

Je le résume affreusement, et je n’irai pas beaucoup plus loin dans l’analyse, car les interventions valent la peine que vous les viviez vous-mêmes et rien ne saurait remplacer cela, mais vous pouvez  néanmoins retrouver les détails dans ce guide de l'auteur, qui vous sera donné lors de la formation ou que vous pouvez télécharger gratuitement.


Un guide complet et très utile.
Les intervenants sont ouverts, expliquent très bien et abordent toutes les problématiques de l’auteur. On découvre aussi les embuches, et les arnaques, qui peuvent facilement transformer la publication en cauchemar.

Je tiens vraiment à remercier la SGDL, car cette approche est bienveillante, et nous montre bien qu’il y a du soutien, ce qui, dans ce métier pas facile tous les jours, compte pour beaucoup.

Et les auteurs habitant hors de Paris sont défrayés (voyage et logement). Une personne venait d’Alger par exemple, invitée par la SGDL. Attention, il faut tout de même à son actif au moins un ouvrage publié par un éditeur traditionnel (condition pour être membre de la SGDL ou de la SOFIA). Mais de toute façon, la formation prend tout son intérêt quand on a déjà mis le pied dans l’engrenage.

Bonus, voilà où ça se passe :

Hôtel de Massa à Paris
Hôtel de Massa à Paris

Le Contrat (et l'aide juridique) :

Le contrat d’édition est une terre dangereuse, pleine de mystères et de pièges mortels pour qui s’y risque. Si vous en avez déjà reçu un, vous savez de quoi je parle. Certaines clauses peuvent vous coûter très cher, si vous n’y prenez pas garde.

Mais, sur le site de la SGDL, vous pouvez télécharger un contrat type commenté clause par clause, qui reprend les différents points auxquels vous devez faire attention. Il y a aussi un contrat classique, pour comparer. Pas besoin d’être adhérent.

En cas de doute, vous pouvez également contacter les juristes de la SGDL qui vous aideront à y voir clair, et travailleront avec vous dans votre négociation avec l’éditeur. Comme dans pas mal de contrats d’édition, vous vous engagez jusqu’à la fin de votre vie (+70 ans), autant que celui-ci soit carré.

Les Chiffres :

La SGDL dispose aussi d’un abonnement à l’institut de sondage GFK, qui vous permet d’aller sur place pour consulter les estimations de ventes de vos livres. Pourquoi faire ? L’institut est indépendant de votre maison d’édition, et vous permet donc d’obtenir des chiffres fiables, pour pouvoir comparer sereinement avec ceux qu’avancent votre éditeur (et qui ne dépendent que de sa bonne foi…)

Si vous ne pouvez pas vous rendre sur Paris, vous pouvez mandater quelqu’un, ou appeler la SGDL en direct. Il faut être adhérent cela dit, mais à priori l’abonnement GFK coûte (très) cher.

Les aide sociales :

En cas de problème avec l'AGESSA, ou de difficulté à remplir votre déclaration d'imposition, ou si vous avez des problèmes d'ordre personnel et avez besoin d'aide, vous pouvez également contacter la SGDL. Ils ne feront pas de miracles, mais vous renseigneront sur les actions possibles et vous aideront avec l'administratif, qui peut se montrer très vite compliqué. Il n'est pas nécessaire d'être adhérent.


Le dépôt de manuscrits :

C'est par ce service que beaucoup découvrent la SGDL. Elle propose en effet aux auteurs un dépôt physique ou numérique de leurs manuscrits, qui prémunit l'auteur en cas de contre-façon (plagiat). C'est important lorsque votre texte arrive à maturité et que vous l'envoyez à droite à gauche.

Voilà, je pense que j'oublie plein de détails, mais vous trouverez toutes les informations sur leur site, ou via les formations proposées (que je conseille, une fois encore). 

La SOFIA

La SOFIA, dépendante de la SGDL, est un organisme de gestion collective. En gros, elle collecte des sous pour vous lorsqu’une bibliothèque achète votre livre (ce qu’on appelle le droit de prêt). Elle s’occupe aussi de récupérer les taxes de copie privée (vous savez, elle est prélevée sur les achats de clefs usb, de cd vierges, de disques durs, etc…). En gros, elle est là pour vous donner de l’argent.
Pour adhérer, il faut payer une 30aine d'euros, MAIS, ceux-ci peuvent être anticipés sur l’argent qu’ils vous reverseront. Autrement dit, vous n’avez rien à débourser immédiatement, et ils prélèvent une partie de ce que vous n’auriez pas touché sans eux.

Il faut juste avoir déjà un livre publié à son actif.

C’est par ce biais que j’ai été invité à la formation de la SGDL. La SOFIA propose aussi à ses adhérents des places gratuites pour certains événements, comme Livre Paris.

Si vous êtes auteur, allez voir leur site, vous ne pouvez pas le regretter.

Voilà, pour ce bref retour d’expérience.

Cette formation dont je vous ai bien parlé m’a vraiment beaucoup apporté, et je vous conseille vraiment de faire le nécessaire pour y participer à votre tour. En tout cas sachez que vous n’êtes pas seuls, mais s’il est parfois compliqué de s’en rendre compte, derrière votre écran.

NB : Si vous êtes autoédités, et n’avez pas de livre publié, malheureusement ces possibilités ne sont pas encore pour vous, pour la simple raison que vous n’avez pas le statut d’auteur, mais d’éditeur, et donc que les lois qui vous concernent sont différentes. En effet, tout s’articule ici autour du contrat d’édition et des droits d’auteur, que vous ne touchez pas par ce mode d’édition.
mercredi 5 avril 2017 | By: Morgane Stankiewiez

Mon Projet Dark-SF



Aujourd’hui je voudrais vous parler d’un projet qui me tient particulièrement à cœur et dans lequel je me suis lancé corps et âme depuis un petit mois. Il s’agit d’un tout nouveau roman, dans un univers mélangeant une science-fiction organique, sale et centrée sur la symbiose entre l’homme et la chair, saupoudrée de Magie au sens hermétique, et lorgnant du côté des mythes infernaux, chrétiens mais pas que.

Oui, je sais, je ne suis pas très bon vendeur.

Le pitch sonne mieux :

À l’aube du 24e siècle, un passeur des enfers est prêt à tout pour ramener sa fille du monde des morts.

On a donc un héros, Sebastiaan Dremence, qui était marchand d’art dans le monde contemporain, et qui a perdu sa femme et sa fille. Lors de sa mort, la culpabilité l’a mené en enfer. L’histoire aurait pu s’arrêter là, et n’aurait pas brillé par l’originalité.

Mais il ne s’agit dans ce roman que de l’historique du personnage, car celui-ci a découvert la Magie et est revenu des enfers, plusieurs siècles plus tard, dans un monde futuriste malsain, qui n’a finalement pas grand-chose à envier aux plans d’en-dessous.

Il travaille pour un cartel infernal, en tant que passeur, tandis qu’il cherche à sortir sa fille de là.

Je n’en dis pas plus sur le fond (tout cela apparaît dans le premier chapitre et ne constitue qu’une base de départ. Ce n’est pas du spoil, ne vous inquiétez pas).


Au niveau des influences, Sebastiaan est un personnage que j’ai eu l’occasion de jouer en jeu de rôle sur table, dans l’univers-maison d’un ami, qui m’a inspiré en grande partie le cadre futuriste. On peut considérer à ce titre qu’il s’agit de fan-fiction, dont les références ne sont connues que d’un tout petit groupe (et bien malheureusement, car l’univers est grandiose).

Si le cœur vous en dit, vous pouvez le télécharger ici.

Côté public, je dirais que ça pourrait plaire aux amateurs de SF douce (le côté hard-SF es totalement ignorée), qui aiment les cadres noirs et malsains. Si vous appréciez du Clive Barker (mon Dieu littéraire), du David Cronenberg, ou les films de Dark-SF comme l’Armée des Douze Singes, Dark City ou autre, vous devriez vous y retrouver (en moins bien, hein… N’exagérons pas). L’aspect mystique s’inspire davantage de l’ésotérisme réaliste, qu’il rend un peu plus visuel, mais se base sur les pratiquants réels.

Cronenberg, dont je comprends l'obsession pour la chair.
Le projet avance très bien, j’écris depuis la mi-mars à un rythme de 2000 mots par jour (hors w-ends), et j’ai déjà une centaine de pages Word. J’ai publié le début sur Wattpad, et j’hésite à ce stade à continuer, car je me rends vraiment compte qu’il y a un fort potentiel et j’aimerais bien le faire éditer par une grande ME.

Ce sera vraisemblablement mon plus long projet à ce jour. À titre de comparaison, il fait déjà 80% d’un tome d’Isulka, et j’en suis vers le milieu. Je suis beaucoup plus bavard que sur d’autres sujet, et je m’y éclate. Les mondes que j’écris me plaisent beaucoup, et les personnages prennent de la substance au fil de ma plume, dont certains que je n’avais pas prévus à la base. J’écris en effet sur plan, mais me laisse beaucoup de péripéties à découvrir moi-même.

Je vous tiendrai au courant de la suite de l’avancée, mais j’ai un bon feeling pour ce texte et j’espère qu’il trouvera une voie royale vers vos petites mains.
lundi 20 mars 2017 | By: Morgane Stankiewiez

Le Conflit et l'Enjeu: piliers de la narration.

Beaucoup d’ingrédients entrent dans l’alchimie d’un récit, et leur dosage fait réussir, ou échouer, celui-ci. Ce n’est jamais tout à fait le même d’une œuvre à l’autre, et c’est peut-être là que réside toute la difficulté.

Mais, si les aspects d’un récit ne sont jamais identiques (ou alors seulement dans les lassants reboots et remakes hollywoodiens, que nous ne prendrons pas comme modèle), il y a tout de même des bases, simples à comprendre et difficiles à maîtriser, qui peuvent aider à immerger le lecteur ou le spectateur.

Et ça tombe bien, ses règles sont au nombre de deux ! C’est-à-dire que si vous maîtrisez ces deux bases (ah ah bon courage !), vos textes seront bien meilleurs. Ou ils seront lisibles, car sans ses bases, difficile d’accrocher, en fait.

Allez, plongeons dans le vif su sujet.


I Comment ennuyer son lecteur :

Harry avance dans le couloir, un pas après l’autre. Les portes défilent sur sa gauche et sur sa droite, jusqu’à ce qu’enfin il parvienne à l’ascenseur. Il appuie sur le bouton, et attend une petite minute, avant d’entrer et de descendre au rez-de-chaussée.

Oubliez le style, ou le registre, ce n’est pas la question. Que se passe-t-il dans cette petite scène ? Absolument rien. Harry marche dans un couloir, avec une petite description, et descend. En l’état, si ça apparaissait dans un roman, on aurait pu la zapper.

On a fatigué Obama avec nos conn****s
Cela aurait pu nous servir à décrire les lieux s’ils méritaient qu’on y apporte une attention particulière, mais ce n’est pas vraiment le cas ici.

Bon, c’est un petit paragraphe, mais certains livres se passent aussi de cette façon. Le protagoniste avance dans l’intrigue, on ne sait pas trop pourquoi. Il agit, mais n’éprouve pas de difficulté particulière, ni de choix : il passe les portes (les choix) et n’en ouvre aucune. Quel est l'intérêt ?

En tant qu’auteur, je me suis ennuyé à écrire ces trois lignes, et ça se sent.

II Le conflit

Voilà, j’ai glissé le mot « difficulté » plus haut, et on arrive à l’un de ces piliers de la narration : le conflit. Le conflit représente toutes les difficultés, externes ou internes, qui ralentiront la route du personnage et feront qu’avancer sera difficile, douloureux.

Ce conflit, on l’a dit, peut être externe : un ennemi, les lois, la nature, la gravité, une malédiction, bref, cochez la case qui vous convient.

Il peut être interne aussi : culpabilité, regrets, sentiments, honneur, là aussi, cochez. Le conflit interne peut provenir d’une faiblesse, qui handicape le personnage et le force à se dépasser. Du coup je ne mentionnerai pas les faiblesses des personnages dans cet article, sinon ça deviendrait long, mais c’est un formidable outil qui permet d’aider le lecteur à s’identifier, mais surtout de générer du conflit.

Ce conflit permet d’intéresser le lecteur ou le spectateur et de lui faire se poser la question : va-t-il y arriver ? Ou, car on sait que les héros meurent peu, comment va-t-il s’en sortir ?

Reprenons mon exemple :

La main sur la plaie béante, Harry avance dans le couloir, un pas après l’autre. Les portes défilent lentement sur sa gauche et sur sa droite, tandis qu’il s’appuie sur les murs, y laissant des traces rouges. Il manque de défaillir. Sa vision se brouille. « Tu peux le faire » s’encourage-t-il, les dents serrées. Il repart, et, par la force de sa volonté, parvient à l’ascenseur. Il appuie sur le bouton, la main tremblante. Une éternité, ou peut-être juste une minute, puis la grille s’ouvre. Il arrive à presser « RDC » avant de s’écrouler.

Ce n’est pas encore de la grande littérature, mais tout de suite on comprend mieux l’intérêt de la scène, n’est-ce pas ?

Le conflit vous permet cela. Il ne s’agit plus haut que d’une mini scène ou un monsieur marche dans un couloir, alors imaginez l’effet que le conflit peut avoir sur votre récit à l’échelle du roman. C’est pour cela que, souvent, les protagonistes sont du côté des forces le plus défavorisé : les rebelles dans Star Wars, les humains dans Matrix, les Sept Samurai contre une armée, Katniss contre le système, etc. Car quand on est désavantagé, le conflit est plus rude, et l'histoire meilleure.

Tenez, je vais tenter une métaphore : lors d'un match de foot, vous préféreriez regarder un Brésil - Australie, ou un Brésil - Allemagne ?

7 contre 100, voilà qui s'engage mal
Mais, le conflit externe n’est pas nécessaire, car vous avez aussi le conflit interne. Je ne vais pas réécrire le passage, mais si Harry part après avoir tué sa femme, la culpabilité (ou le fait de garder un masque froid) rend l’épreuve du couloir douloureuse, alors que physiquement tout va bien. Idem s’il est addict, ou a même simplement une peine de cœur. Il y a un côté "se vaincre soi-même" qui est passionnant.

Mes références sont plutôt dans l’imaginaire, mais le conflit fonctionne très bien dans tous les genres. Plus que cela, il est nécessaire (le seul bémol que je vois concerne un type de littérature japonaise, où le conflit n’est pas au centre, mais ce n’est probablement pas ce que vous écrivez si vous lisez ce blog).

Ceci dit, le conflit ne suffit pas.

III L’enjeu

Le conflit aide à résoudre la question du « comment ». Il ne dit rien au sujet du « pourquoi », et c’est la raison qui fait que certaines œuvres, malgré beaucoup de conflit, ne décollent pas.

L’enjeu découle des motivations du personnages, conscientes ou non. C’est la carotte en cas de réussite, ou le bâton en cas d’échec, et, en tant que lecteur ou spectateur, ce qui nous fait espérer que le protagoniste réussisse.

Si l’enjeu ne nous satisfait pas ou ne nous convainc pas, la réaction est : "mouais, je m’en fiche qu’il n'y arrive", voire, carrément, parfois, un : "mais tu vas crever oui !" Et même avec du conflit, ça ne passe pas.

Plus haut, vous avez vu Harry en difficulté. L’un des enjeux est implicite : s’il ne se dépêche pas, il va se vider de son sang. Mais si, par exemple, je l’avais juste fait aveugle, oui, il aurait eu du mal à se diriger vers l’ascenseur (conflit), mais on s’en fiche quand même.

Allez, pour l’exercice, on va quand même rajouter un peu d’enjeu pour que son intérêt soit clair :

120 secondes. C’est le temps avant que la bombe n’explose.

La main sur la plaie béante, Harry avance dans le couloir, un pas après l’autre, le plus vite possible. Les portes défilent lentement sur sa gauche et sur sa droite, tandis qu’il s’appuie sur les murs, y laissant des traces rouges. Il manque de défaillir. Sa vision se brouille. « Tu peux le faire » s’encourage-t-il, les dents serrées. Combien de temps reste-t-il ? Il perd toute notion. Il repart, et, par la force de sa volonté, parvient à l’ascenseur. Il appuie frénétiquement sur le bouton, la main tremblante. « Allez… Allez… » Sa montre est cassée, il ne voit pas le compte. Puis la grille s’ouvre. Il arrive à presser « RDC » avant de s’écrouler, tandis que la conflagration lui perce les tympans.

Voilà, encore une fois, pardonnez le style. Mais je pense que malgré leur qualité discutable, chaque extrait améliore le précédent de manière drastique. C’est peut-être toujours écrit à la va-vite, mais la blessure, puis le tic-tac, apportent de la pression à l’ensemble et font oublier qu’il s’agit uniquement de mots sur le papier.


À noter que l’enjeu doit être connu du lecteur. Si le personnage craint que la bombe n’explose, mais que le lecteur n’en a aucune idée et qu’il le découvre au moment où ça fait boom, c’est raté. Oui vous l’avez surpris, mais entre-temps, vous l’avez ennuyé et il y a des chances qu’il n’aille pas jusqu’à la résolution de votre enjeu.

Je ne dis pas que tous les enjeux doivent être connus dès le début, mais qu’il en y en ait suffisamment pour que la lecture se poursuive et qu’il veuille en connaître la résolution. Si d’autres enjeux viennent par la suite, tant mieux.

IV L’Ironie Dramatique

Je viens de dire que l’enjeu devait être connu du lecteur. Et c’est vrai. Mais il n’a pas forcément besoin d’être connu par le protagoniste. On appelle cela de l’Ironie Dramatique, et ça désigne le fait de cacher un élément du récit à un ou plusieurs personnages, mais de le dévoiler au lecteur.

Cet outil est très puissant (surtout en films, pour une question de narrateurs) et peut même se substituer au conflit pour mettre la pression.


Un des maîtres de l'Ironie Dramatique


On va donner un exemple : Dans le chapitre précédent, on a suivi un autre personnage, Nina Williams, qui a posé une bombe dans l’un des appartements. Puis elle est partie, la Nina. Et là, on retrouve notre Harry :

Harry avance dans le couloir, un pas après l’autre. Les portes défilent sur sa gauche et sur sa droite. Soudain, il réalise que son lacet est défait. Il pose sa valise, se baisse, et réajuste le lacet, avant de se relever. Il parvient à l’ascenseur en quelques pas supplémentaires. Il appuie sur le bouton, et attend une petite minute, avant que la grille ne s’ouvre. Hélas, la cabine est pleine, une famille complète. La mère de famille fait signe à sa petite de reculer, mais Harry lui dit :
— Non, ne vous en faîtes pas, j’ai tout mon temps.
— Si si, on vous a fait une petite place.
— Vous êtes sûre ?
Puisqu’elle insiste, il se décide et entre. La porte refuse de se fermer, et il doit se tasser, offrant un mot d’excuse à l’enfant qu’il écrase. Il sourit à la mère, un peu gêné, et enfin l’ascenseur se ferme, avant d’entamer sa descente. Tout à coup…

Mes excuses encore pour la qualité. Mais voyez l’effet de cette ironie dramatique. En tant que lecteur vous savez que l’étage va exploser, mais les personnages l’ignorent. Ils prennent leur temps, discutent un peu, alors que vous n’avez qu’une chose en tête, l’explosion imminente. Et en plus il y a des enfants.

Le personnage ne vit aucun conflit là, mais ce n’est pas important, car le lecteur est stressé à sa place et se demande comment, et si, il va s’en sortir. Si vous n’avez qu’un seul narrateur avec un point de vue interne, c’est un peu plus compliqué, mais dès lors que vous en avez plusieurs, ou que vous avez opté pour l’omniscience, vous pouvez y aller gaiement.

Certaines œuvres sont mêmes centrées sur l'Ironie Dramatique. La prélogie Star Wars, par exemple: dès le début vous savez qu'Anakin va devenir Vader, mais les personnages l'ignorent. Idem dans Titanic, je ne vous apprends rien si je vous dis qu'à la fin, le navire coule, mais les protagonistes n'en ont pas la moindre idée. Ce sera globalement vrai pour les récits ancrés dans l'histoire, tant que celle-ci est connue du lecteur.

V Conclusion

Voilà, nous arrivons au bout de cette mini exploration de l’enjeu et du conflit. Mes exemples sont très locaux, mais j’espère qu’ils traduisent bien l’idée. Vous n’avez qu’à imaginer l’effet sur un roman entier lorsqu’ils sont bien appliqués, et vous avez entre vos mains des outils formidables pour vos récits.

Bien sûr, il ne suffit pas de les connaître, et même quand on en a conscience, tout n’est pas facile à mettre en place, loin de là. Mais c’est un bon début, si vous commencez l’exercice, ou même si vous écrivez déjà souvent. Relire ses scènes ou revoir son intrigue en se posant la question de l’enjeu et du conflit ne peut que vous aider.

Pour aller plus loin, la Dramaturgie d’Yves Lavandier vous parlera de tout cela mille fois mieux que moi. Ce livre est une merveille